Montevergine Connection

Saintes, vierges et madones : 1001 visages de femmes dans les chants de tradition orale

Théâtre Musical

Création et direction musicale Anna Andreotti

Créé pour 4 voix de femmes et 1 voix d’homme, Montevergine Connection naît de cette composition peu commune pour un ensemble vocal. Partant de ce déséquilibre de voix, nous avons questionné le renversement des rôles masculin/féminin en parcourant le vaste répertoire des chants italiens de tradition orale.
Dans ce spectacle-concert, les chants s’entrelacent aux mots des poètes Carlo Levi et Pier Paolo Pasolini, témoins du changement radical qu’a provoqué l’industrialisation dans la réalité culturelle des italien·ne·s.

Avec Anna Andreotti (chant et accordéon), Roberto Graiff (chant), Angela Macciocchi (chant), Francesca Perugini (chant), Margherita Trefoloni (chant, guitare, tambourin).


DATES

– Le 8 décembre 2022 1ère concert à l’AERI à Montreuil pour la fête de la Sainte Barbe

– Le 27 février 2023 version concert / lecture chantée au Fait Tout à Montreuil


RÉSIDENCES

– du 2 au 8 septembre 2023 à La Générale (Paris), avec sortie de résidence
– du 13 au 16 novembre 2023 au Point Fort d’Aubervilliers, avec sortie de résidence dans le cadre du projet de la FAMDT «Les Battantes»
– du 21 au 28 février 2024 à La Générale (Paris), avec sortie de résidence


NOTE D’INTENTION

Une descente dans les strates archéologiques de notre imaginaire

« Siamo maschere millenarie ! » – « Nous sommes des masques millénaires ! » (P.P. Pasolini)

Madones, vierges, saintes, femmes du peuple, femminielli : une ribambelle de figures féminines traverse Montevergine Connection. Ces figures du répertoire des chants italiens de tradition orale sont des archétypes, des masques que les comédien·ne·s-chanteur·euse·s revêtent et animent.

Le spectacle s’ouvre sur la figure de Mamma Schiavona, une vierge noire qui est l’une des sept madones protectrice de la ville de Naples. On croise aussi Cecilia, figure populaire qui a inspiré le personnage de Tosca, l’héroïne de Puccini. Ou encore, Francesca Serio Carnevale, femme ayant réellement existé, devenue un symbole de lutte contre la mafia.
Montevergine Connection est une grande traversée des représentations féminines au cours de laquelle nous faisons apparaître leur complexité. Chaque figure est un feuilletage complexe, et derrière le visage que chacune nous présente se cachent d’autres visages, qui souvent nous ouvrent les portes vers des symboles plus archaïques.

Autant de masques comme autant de couches culturelles qui se déposent, se recouvrent et se réécrivent. Avec ce spectacle nous cherchons à sonder les structures sur lesquelles se fonde l’imaginaire sur les rôles féminins mais aussi masculins dont notre société a hérité, pour mieux comprendre nos fondements culturels, et peut-être y puiser des figures qui nous aident à transformer cet imaginaire.

Un héritage épineux – Et pourtant, c’est sur ça que nous sommes bâti·e·s !

Une grande partie du répertoire de tradition orale tourne autour de la sexualité féminine. Que l’on chante le mariage, l’amour tendre, la virginité, l’adultère, le rapport non consenti, l’inceste, l’enfantement… tous ces chants, qu’ils soient tendres ou terribles, racontent comment la société où ils sont nés conçoit, idéalise, tolère, craint ou opprime la sexualité féminine. Dans ces chants, le corps féminin est soit signe de puissance, soit de faiblesse : c’est parce que Santa Cesarea craint l’inceste de son père qu’elle se protège dans la vie monacale. C’est le corps d’une mère, Francesca Serio-Carnevale, qui terrassé par la douleur d’avoir perdu son fils, s’élève contre la mafia, organisation foncièrement patriarcale. Ce sont
les icônes en forme de mandorle (forme vulvaire) que les madones réputées puissantes sont représentées.

Dans Montevergine Connection nous examinons la relation difficile que nous avons à cet héritage de récits autour de la sexualité féminine (consentie ou subie) et du corps féminin :

En Italie persiste un type d’aliénation des femmes, qui n’est pas liée à la société industrielle et moderne, mais qui est archaïque. Tout ça est angoissant, d’autant plus angoissant que ces chants, légendes et mythologies [dont nous héritons] nous inspirent une sympathie, presque de la joie, tellement les sentiments qu’ils expriment sont riches, généreux, ingénus et délicats. Et pourtant, c’est sur ça que nous sommes bâti·e·s !

(Extrait du texte du spectacle, adaptation libre d’une citation de P. P. Pasolini, préface à Le Italiane si confessano, 1959)

Ce paradoxe que Pasolini met en lumière constitue le nœud de notre spectacle.

Du politique dans le sacré

« Tutto pe’ te se fà / Mamma Schiavona ! » « Pour toi on fait tout / Mamma Schiavona ! » (chant de procession)

Les chants à la Vierge Marie composent une partie importante de notre répertoire dans ce spectacle, la madone étant une figure féminine cruciale dans la société italienne. Elle est celle qui protège les opprimés et qui parfois désavoue les normes humaines : un récit du Moyen-Âge raconte que Mamma Schiavona a libéré deux hommes amoureux condamnés
à mort par leur communauté, et aujourd’hui encore cette madone est la protectrice des femminielli* à Naples.

En explorant les chants de dévotion adressés à la Vierge Marie ou aux saintes, nous comprenons comment en Italie ces figures prennent en charge des questions contemporaines et politiques autour de la sexualité. Bien loin de la culture française cartésienne et laïque, ces espaces communautaires accueillent des rites dédiés à la Vierge qui jouent un rôle (inconsciemment et paradoxalement peut-être) non seulement dans l’émancipation des femmes, mais aussi dans l’émancipation des corps et sexualités qui s’écartent de la norme hétérosexuelle.

*Femminielli désigne, dans la tradition typiquement napolitaine, les personnes transgenres efféminées et les hommes homosexuels exprimant nettement les caractères féminins. Ceux-ci jouent le rôle attribué traditionnellement aux femmes dans la cité parthénopéenne.